Quand est-ce qu'on arrête?
Ces derniers jours, on m'a posé plusieurs fois la question : quand est-ce qu'on sait qu'il faut arrêter ?
En clair, comment prendre la décision d'euthanasier son animal...
Classiquement, il faut se poser la question quand les fonctions vitales sont atteintes : si l'animal a des difficultés respiratoires, ne se nourrit plus, se plaint lorsqu'il tente un mouvement ou est paralysé... Ca paraît simple.
Mais même dans ces situations, la décision est toujours difficile à prendre, et je suis toujours surprise de constater que le curseur du supportable est placé très différemment selon les personnes.
On a tous eu à euthanasier une forme à peine reconnaissable coincée au fond d'un panier dont seul la respiration indique qu'il y a de la vie dans cette momie poilue, et à l'opposé un animal qui commence à peine à présenter des signes de fatigue qui pourraient être soulagés facilement pour quelques mois encore.
C'est difficile de ne pas juger selon nos propres critères, pourtant, quand les propriétaires se retournent vers nous, ce n'est pas pour qu'on leur dise "à votre place, je..." ou "si c'était mon animal, je...".
Je crois que ce qu'ils attendent, c'est l'avis éclairé d'une personne extérieure qui est à la fois suffisament distante mais aussi suffisament concernée par la situation : on est sensé pouvoir donner des faits, faire des constatations, la conclusion ne nous appartient pas. De toutes façons, s'ils viennent nous poser la question, c'est que l'idée de l'euthanasie fait déjà son chemin, après, il ne faut pas précipiter le processus, au risque de se retrouver accusé d'indifférence. En général, c'est assez simple quand même, le consensus est assez rapide à trouver.
Et puis il y a les cas à part :
le chien de 15 ans avec une tumeur hépatique, qui a perdu 10kg en 6mois et 2kg en 3 semaines, qui souffre d'une fonte musculaire telle qu'il commence à avoir du mal à se relever en cas de chute, et qui présente une diarrhée profuse quasi quotidienne, mais qui reste vif, amène sa balle pour jouer comme à l'habitude et qui vide ses gamelles en 2 secondes...
Le chien de 13 ans avec une très probable tumeur cérébrale, qui évolue depuis quelques mois de plus en plus rapidement, qui est désorienté, a des hallucinations, est devenu malpropre la nuit ce qui oblige ses propriétaires à se lever plusieurs fois, mais dont les seuls moments calmes sont ceux où il est couché sur les genoux de ses maîtres...
Le chat de 18 ans insuffisant rénal au stade terminal, qui continue de chercher les calins et de jouer malgré une fonte musculaire impressionnante et une anorexie quasi totale depuis plusieurs semaines...
Dans tous ces cas, il est inutile de dire à leur propriétaire que c'est la fin, ils le savent. Ils viennent juste obtenir une confirmation.
Ce qui se joue dépasse complètement le simple tableau clinique, c'est le rapport à la mort de chaque individu qui entre en scène, et surtout le rapport à un compagnon quotidien, qui a été le témoin de tous les évènements majeurs des 10 ou 20 dernières années.
Nous, en tant que véto, on en est réduit à attendre. Et le plus difficile pour nous n'est pas de faire mourir un animal en bout de course, mais de mettre un terme irréversible à une relation affective et d'en être l'artisan principal.
Le pire, c'est quand on est aussi un peu impliqué dans cette relation, sur un animal que l'on suit depuis des années par exemple, parce que dans ce cas nous aussi on se retrouve face à une rupture définitive.
Les jours qui viennent vont être placés sous le signe du flacon rose...