Dagobert

Publié le par loriane

Dagobert est un chiot Bruno du Jura.

C'est le premier chien de ses propriétaires, un jeune couple de trentenaires.

Devant mon étonnement sur le choix d'une race "de chasse" pour un premier chien, ils m'expliquent qu'il y a quelques années, ils se baladaient en forêt et avaient trouvé un chien de chasse perdu. Ils l'avaient gardé 48h, le temps de joindre le propriétaire (haaa, les fameux colliers fluo avec le no de téléphone du chasseur écrit au marqueur, c'est mieux que le tatouage!!). Le chien avait été tellement sympa durant ces 48h qu'ils avaient demandé la race au proprio, en se jurant que le jour où ils prendraient un chien, ce serait le même.

C'est en feuilletant le journal de petites annonces local qu'ils sont tombés sur une annonce concernant des chiots bruno du jura, "excellentes origines, parents très bons chasseurs" nés en février...

J'aurais aimé être une petite souris pour voir la tête du propriétaire de la chienne lorsqu'il a vu débarquer le couple dans le chenil, et surtout quand il a appris que le chiot allait être un chien de compagnie!
 
La première fois que je les ai vu, c'était pour la primo-vaccination. Dagobert avait 2 mois, il était dans les bras de sa propriétaire, du début à la fin de la consult il est resté d'un calme olympien, même pour l'injection.

Je me souviens très bien de cette consultation parce que les propriétaires avaient une liste de questions, qui passait en revue de A à Z le thème "un chien, comment ça marche?"...

Je me souviens très bien qu'ils avaient sorti un bouquin sur l'éducation du chiot, avec des marques-pages aux endroits où ils voulaient des précisions de ma part.

Je me souviens très bien, parce que j'en revenais pas de devoir aborder éducation au sens large/ parasites/ alimentation/ maladies/ vaccinations/ hygiène oreilles-poils-dents dans la même consultation, avec prise de notes par les propriétaires...

Je me souviens très bien que la consultation avait durée facilement 1h, et que je m'en étais excusée auprès de mon chef par un "oui-mais-j'ai-vendu-croquettes/shampooing/vermifuge/APE", et lui m'avait rassuré d'un "pas de problème, la primo vaccination c'est toujours long".

Je me souviens surtout très bien m'être dit que ce chiot avait bien de la chance, qu'il était vraiment tombé au bon endroit et que tout allait être fait pour son confort.

J'ai revu Dagobert un peu plus grand, un mois après, toujours une bouille très digne comme seuls les chiens de chasse savent avoir, même avec un thermomètre dans les fesses.

C'était pour le rappel de la primo-vaccination. Il avait 3 mois. C'était il y a 10 jours.

J'étais bien contente de revoir ses propriétaires, voyant avec plaisir que leur enthousiasme à avoir un chien n'avait pas faibli, même devant les pipis et les petites bêtises... Ils me posent plein de questions pour la stérilisation, le rdv est pris pour dans 2-3 mois (on ne fait pas de pédiatrique là où je bosse), je dis "à bientôt!" et les regarde partir tous les 3.

Et puis mercredi, j'arrive au boulot après un long "week-end", lundi et mardi j'étais au GIPSA.

J'aime bien arriver tôt, pour avoir le temps de repérer ce qu'il y a à faire, et commencer à nettoyer les hospits, remettre de la litière, des croquettes, commencer les soins avant que la clinique n'ouvre. Rien qui m'énerve plus que de terminer les hospits à 11h, parce que les consults se sont enchainées.

J'ouvre la porte, ça sent la parvo. L'odeur caractéristique de diarrhée sanglante+javel+mort. Faut dire que ça fait 3 semaines que le chenil contagieux est condamné, on en est au 6ème cas, le samedi précédent on a encore perdu un chiot au 3ème jour de la déclaration de la maladie...

Je commence donc par le chenil "normal", je change les chats, j'injecte, je nourris, et je me dirige vers la porte du chenil contagieux.

J'ouvre la porte, et là, je vois Dagobert.

C'est son 1er jour officiel de maladie, il a été amené la veille, soit 1 semaine après sa deuxième injection vaccinale.

Il est abattu, mais bat timidement la queue quand je rentre avec ma tenue de cosmonaute (une blouse verte en plastique qui descend jusqu'aux pieds). Je le change de cage, je nettoie, j'injecte,
j'injecte, j'injecte, je lui propose à manger mais il a la nausée.
Je vois ses propriétaires se relayer, un le matin, un le soir pour le sortir (au point où on en est au niveau charge virale devant la clinique vu que toute la ville fait chier son chien sur le carré d'herbe, on est pas à ça près. Et en plus il n'y a que nous qui ramassons, et qui jetons des seaux de javel sur les diarrhées quelles qu'elles soient, donc pas de commentaires à ce sujet!)

Au 2ème jour,mercredi, on dirait qu'il va mieux. Je préviens quand même les propriétaires que non, ce n'est pas gagné du tout. Il faut attendre dimanche.

Au 3ème jour, jeudi, Dagobert va mal. Sa maigreur me choque, il vomit malgré les multiples injections d'antivomitifs, la fameuse diarrhée hémorragique caractéristique est apparue, il essaie de se retenir mais peine perdue. Je le change de cage plusieurs fois, ma chef prend le temps de le laver entièrement, ses propriétaires sont toujours là et se relaient. Le soir, je vais voir les propriétaires qui le câlinent depuis 1h, et je leur fait monter les larmes aux yeux quand je leur explique que Dagobert a 3 millions de globules blancs à cause de la maladie, et que s'il était humain il serait dans une bulle stérile. Et surtout que ça va continuer à descendre.

Devant leur tristesse, je me dégonfle, et je dis que quand même, il a eu une primo vaccination, et qu'il y a pire, son voisin de cage est à 1 millions de blancs à son 2ème jour... mais bon. Dagobert est mal.

Aujourd'hui c'est vendredi, je travaille pas.

J'ai quand même téléphoné, à 9h Dagobert était toujours vivant, mais pas bien du tout.

Son voisin de cage est mort dans la nuit.

Demain, Dagobert en sera à son 5ème jour... Si les statistiques ne mentent pas, s'il arrive au 6ème jour, il est sauvé. Mais il va falloir passer le 5ème.

Demain, pour une fois, c'est la porte du chenil contagieux que je vais ouvrir en premier.

Suite et fin :

aujourd'hui samedi, j'arrive. Dagobert est au bout du rouleau. Mais vivant. Il est en décubitus latéral, juste la force de me suivre des yeux pendant que machinalement je change sa perf, j'injecte les antibios, les antivomitifs et antidiarrhéiques. Je sais déjà que c'est perdu.
J'essaie plusieurs fois de joindre ses propriétaires, j'ai peur qu'il meure avant qu'ils n'arrivent. Je le prend dans mes bras, il gémit doucement.
Enfin, sa propriétaire est là. Elle voit bien que c'est la fin. Je lui répète que VRAIMENT et SINCEREMENT on a tous les boules à la clinique, et que rien de plus ne pouvait être fait. Devant sa peine, Séverine et moi avont les larmes aux yeux. On se détourne, c'est leur peine pas la notre, ça serait déplacé.

Elle restera jusqu'au bout avec son chien, qui mourra 1/2h après son arrivée.

Le propriétaire arrivera peu de temps après, ils sont assis tous les 2 sur le trottoir devant la clinique, il fait très beau. Lorsque je leur tends le papier de l'incinération, je renouvelle mes regrets, et il me dit en souriant tristement "vous devez avoir l'habitude!"

Ben non. Et à lire vos blogs, on l'aura jamais, l'habitude. C'est trop injuste. On a fait ce métier pour les sauver, pas pour les regarder mourir et assister au désespoir des propriétaires avec impuissance.

Si encore ils pouvaient se dire "si on avait su, on aurait..." : comme par exemple "si on avait su pour les tumeurs mammaires, on n'aurait pas donné la pilule à la minette mais on l'aurait faite stériliser". Mais même pas, ils ne pouvaient pas faire plus pour Dagobert. C'est tout simplement injuste.

A mon avis, il est trèèèès loin le jour où on les verra pousser la porte de la clinique avec un nouveau chiot. Et ce ne sera probablement pas un Bruno du Jura. Tout ça c'est trop violent, et je les comprends.


Publié dans Real-life au boulot

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dr nath 14/07/2008 01:48

merdouille...:(

Dragon d'eau 08/07/2008 22:48

Une semaine sans le net.... Et un moment que je n'avais pas pleuré sur un chien...Pensées pour Dagobert

Aurélie 08/07/2008 19:53

J'la déteste cette "faute à pas de chance". Je n'ose imaginer le désespoir de ce couple, perdre un chiot... et pour vous les vétos ça doit aussi être terrible

Séverine 05/07/2008 18:02

Matinée de merde aujourd'hui...Notre petit Dago est parti. J'espère que là où il est, il pourra chasser les gros sangliers. Sa gentille maitresse m'a avoué qu'il était déjà très doué pour la chasse aux escargots. C'est que c'est très dangereux avec leurs petites cornes!!!On aura fait ce qu'on a pu. Il a eu ses derniers calins et bisous, eu tout ce qu'on pouvait lui donner pour le soulager un peu. mais comme tu le dis, l'acceptation de la perte d'un petit malade est quelque chose dont on ne prendra jamais l'habitude.

Malgven 05/07/2008 09:44

Alors ?

loriane 05/07/2008 17:20


suite et fin à la suite...